Georges Perec, La vie mode d’emploi, première partie, chapitre XIII
Rorschash, 1
Il vint un jour
hélas
où le trapéziste refusa de redescendre.
Sa dernière représentation au Grand Théâtre de Livourne venait de se terminer
et il devait le soir même repartir en voiture pour Tarbes.
Malgré les supplications de Rorschash et du directeur du music-hall,
auxquelles se joignirent bientôt les appels de plus en plus exaltés du reste de la troupe,
des musiciens,
des employés et techniciens du théâtre,
et de la foule
qui avait commencé à sortir
mais s’était arrêtée
et était revenue en entendant toutes ces clameurs,
l’acrobate coupa orgueilleusement la corde qui lui aurait permis de redescendre
et se mit à exécuter sur un rythme de plus en plus rapide
une succession ininterrompue de grands soleils.
Cette ultime performance dura deux heures
et provoqua dans la salle
cinquante-trois évanouissements.
La police dut intervenir.
En dépit des mises en garde de Rorschash,
les policiers amenèrent une grande échelle de pompiers
et commencèrent à l’escalader.
Ils n’arrivèrent même pas à mi-parcours :
le trapéziste ouvrit les mains
et avec un long hurlement
alla s’écraser sur le sol
au terme d’une impeccable parabole.