Claudine en Ménage
Colette
IX
Tineke ▼
Qu'on se le dise ! Mon mari a repris son jour.
On se l'est dit.
Qu'est-ce que Renaud a pu faire au bon Dieu pour mériter tant d'amis ?
Dans le cabinet de travail en cuir couleur mulâtre qui sent bon le tabac d'Orient, dans l'antichambre longue où l'on exila les dessins et les pochades de toute provenance, le valet de chambre Ernest a introduit une quarantaine de personnes, hommes, femmes, et Marcel.
Au premier coup de sonnette, je bondis sur mes pieds et je cours m'enfermer dans le rassurant cabinet de toilette.
On sonne…
On resonne.
À chaque trille du timbre, la peau de mon dos remue désagréablement, et je songe à Fanchette, qui, les jours de pluie, regarde, avec les mêmes ondes nerveuses sur l'échine, de grosses gouttes choir de la gouttière crevée…
Las ! il est bien question de Fanchette !
Voici maintenant que Renaud parlemente à travers la porte verrouillée de mon refuge.
– Claudine, ma petite fille, ce n'est plus possible…
J'ai dit d'abord que tu n'étais pas rentrée, mais, je t'assure, la situation devient critique : Maugis prétend que je te cache dans un souterrain connu de Dieu seul…
(Je l'écoute en me regardant dans la glace et en riant malgré moi.)
– Les gens vont croire que tu as peur…
(Ce lâche ! il a dit ce qu'il fallait dire ! Je brosse mes cheveux sur mon front, je tâte la fermeture de ma jupe et j'ouvre la porte.)
– Puis-je me montrer ainsi à votre monde ?
– Oui, oui, je t'adore en noir.
– Pardi, vous m'adorez en toute couleur.
– Surtout en couleur chair, c'est vrai… Viens vite !
On a déjà beaucoup fumé chez mon mari ; l'odeur du thé flotte avec celle de gingembre, – et ces fraises, ces sandwiches au jambon, au foie gras, au caviar, – comme ça sent vite le restaurant de nuit dans une pièce chaude !
Je m'assieds et je « fais visite ».
Mon mari m'offre du thé comme à la dernière arrivée, et c'est la jolie Cypriote au nom paradoxal, Mme van Langendonck, qui m'apporte de la crème.
À la bonne heure !
Tineke ▲
Je retrouve, chez… Renaud, les vagues figures rencontrées aux concerts et au théâtre : les grands critiques et les petits, les uns avec leurs femmes, et les autres avec leurs amies.
Parfaitement.
J'ai insisté pour que mon mari ne fît point d'épuration
– le vilain mot ! la chose eût été aussi laide. –
Et, encore une fois, ce n'est pas moi qui reçois.
Maugis, un verre à bordeaux plein de kummel à la main, interroge, avec un intérêt merveilleusement joué, l'auteur d'un roman féministe en train de lui exposer la thèse développée dans son prochain livre ; l'interviewé parle, infatigable ; l'autre boit sans relâche.
Dûment gris, il demande enfin d'une voix pâteuse :
– Et, et le titre de cet œuvre puissante ?
– Il n'est pas encore arrêté.
– Tâchez de faire comme lui.
Lors, il s'éloigne d'un pas raide.
Du clan nombreux des étrangers, j'extrais un sculpteur espagnol, qui a de beaux yeux de cheval, une bouche dessinée purement, une connaissance relative de notre langue, et qui s'occupe surtout de peinture.
Je lui avoue sans embarras que j'ignore presque tout le Louvre, et que je croupis dans mon ignorance sans trop de fièvre d'en sortir.
– Vous né connais pas les Roubens ?
– Non.
– Vous n'avez pas l'envie de les voir ?
– Non.
Sur ce, il se lève, cambre une jambe andalouse et m'assène ceci, dans un grand salut respectueux :
– Vous êtes un côchon, Madame !
Une belle dame, qui appartient à l'Opéra (et à un ami de Renaud), sursaute et nous regarde, espérant un esclandre.
Elle ne l'aura pas.
J'ai très bien compris cet esthète transpyrénéen, qui dispose d'un seul terme péjoratif.
Il ne connaît que « cochon » ; nous n'avons qu'un mot pour dire « aimer », c'est tout aussi ridicule.
Tineke ▼
Quelqu'un est entré et Renaud s'exclame :
– Je vous croyais à Londres ! C'est vendu alors ?
– C'est vendu. Nous habitons Paris, fait une voix brisée, avec un rien d'accent anglais, à peine perceptible.
Un grand homme blond se tient debout, carré, portant droite une petite tête brique aux yeux d'un bleu sans transparence.
Il est, comme je dis, carré et bien mis, mais il a une raideur d'homme qui pense tout le temps à se tenir droit et à paraître solide.
Sa femme… on nous présente l'une à l'autre sans que je l'entende très bien.
Je suis occupée à la regarder, et j'aperçois vite une des plus réelles raisons de son charme : tous ses gestes, volte des hanches, flexion de la nuque, vif haussement d'un bras vers la chevelure, balancement orbiculaire de la taille assise, tracent des courbes si voisines du cercle que je lis le dessin, anneaux entrelacés, spirales parfaites des coquilles marines, qu'ont laissé, écrits dans l'air, ses mouvements doux.
Ses yeux, à cils longs, d'un gris ambré et variable, semblent plus foncés sous les cheveux d'or léger, ondés et verdissants.
Une robe de panne noire, coupe sobre, étoffe trop riche, colle à ses hanches rondes et mobiles, à la taille mince et pourtant non serrée.
Une toute petite étoile de diamants, tête d'une longue épingle, brille dans les amazones du chapeau.
Hors du manchon de renard, elle m'a tendu une menotte rapide et chaude, et son regard fait le tour de moi.
Ne va-t-elle pas parler avec un accent étranger ?
Je ne sais pourquoi, malgré la robe correcte, l'absence de bijoux et même de sautoir, je la trouve un peu rasta.
Elle a des yeux qui ne sont pas d'ici.
Elle parle… écoutons… eh bien, elle parle sans le moindre accent.
Comme on est bête de s'imaginer des choses !
Sa bouche fraîche, étroite au repos, devient, en s'ouvrant, tentante et fleurie.
Tout de suite, elle effeuille des amabilités :
– Je suis très contente de vous connaître ; j'étais sûre que votre mari dénicherait une petite femme dont chacun pût s'étonner et s'éprendre.
– Merci pour mon mari !
Mais ne m'adresserez-vous pas, maintenant, un compliment qui ne flatte que moi seule ?
– Vous n'en avez que faire. Résignez-vous seulement à ne ressembler à personne.
▲ Tineke
Elle bouge à peine, ne risque que des gestes retenus, mais, rien que pour s'asseoir près de moi, elle a eu l'air de virer deux fois dans sa robe.
Sommes-nous en coquetterie déjà, ou en hostilité ?
En coquetterie plutôt ; malgré sa louange de tout à l'heure, je ne me sens pas la moindre envie de la grafigner, elle est charmante.
De plus près je compte ses spirales, ses courbes multiples ; ses cheveux obéissants tournent sur sa nuque ; son oreille s'enroule, compliquée et délicate ; et ses cils en rayons et les plumes frémissantes couchées en rond sur son chapeau semblent écartés d'elle par une giration invisible.
Si je lui demandais combien elle compte, dans ses ascendants, de derviches tourneurs ?
Non, il ne faut pas ; Renaud me gronderait.
Et, d'ailleurs, pourquoi choquer si tôt cette attachante Mme Lambrook ?
– Renaud vous a parlé de nous ? interroge-t-elle.
– Jamais. Vous vous connaissez beaucoup ?
– Je crois bien !… ça fait six fois, au moins que nous avons dîné ensemble.
Et je ne compte pas les soirées.
Se moque-t-elle de moi ?
Est-elle ironique ou niaise ?
Nous verrons cela plus tard.
Pour le moment, je m'enchante de son parler lent, de sa voix câline où, de temps en temps, s'attarde et roucoule un r rebelle.
Je la laisse parler tandis qu'elle ne me quitte pas des yeux et qu'elle constate de près, myope et sans gêne, la couleur de mes prunelles, assortie à celle de mes cheveux courts.
Et elle se raconte.
En un quart d'heure, je sais que son mari est un ancien officier anglais, fondu et vidé par les Indes, où il a laissé ses forces et son activité d'esprit.
Il n'est plus qu'une belle carcasse, elle le fait bien entendre.
Je sais qu'elle est riche, mais « jamais, jamais assez », dit-elle passionnément ; que sa mère, Viennoise, lui a donné de beaux cheveux, une peau de volubilis blanc (je cite) et le nom de Rézi.
– Rézi… votre nom sent la groseille…
– Ici, oui. Mais je crois qu'à Vienne c'est un diminutif à peu près aussi distingué que Nana ou Titine.
– Ça m'est égal… Rézi.
Que c'est joli, ce Rézi !
– C'est joli parce que vous le dites joliment.
Ses doigts nus caressent ma nuque découverte, si rapidement que je sursaute, plus nerveuse qu'étonnée, car, depuis deux minutes, je voyais ses yeux mouvants enserrer mon cou d'un collier de regards.
– Rézi…
C'est son mari, cette fois, qui veut l'emmener. Il vient me saluer, et ses opaques prunelles bleues me gênent.
Une belle carcasse !…
Je pense qu'il y peut loger encore assez de jalousie et de despotisme, car, à son bref appel, Rézi s'est levée sans objection, vite.
Cet homme s'exprime en termes espacés et lents (comme s'il « prenait du souffleur » tous les trois mots, dit Maugis).
Évidemment, il soigne sa diction pour supprimer tout accent anglais.
Il est convenu qu' « on se verra souvent », que « Mme Claudine est une merveille ».
J'irai voir, si je tiens ma promesse, cette blonde Rézi chez elle, à deux pas, avenue Kléber.
Rézi…
Toute sa personne fleure un parfum de fougère et d'iris, odeur honnête, simplette et agreste qui surprend et ravit par contraste, car je ne lui découvre rien d'agreste, de simplet, ni, ma foi, d'honnête, elle est bien trop jolie !
Elle m'a parlé de son mari, de ses voyages, de moi, mais je ne sais rien d'elle-même, que son charme.
– Eh bien, Claudine ?…
Mon cher grand, énervé et content, se délecte à contempler le salon enfin vide.
Assiettes salies, petits fours mordillés et abandonnés, cendre de cigarettes posées sur un bras de fauteuil et sur le rebord des console (sont-ils sans gêne, ces animaux de visiteurs !), verres poissés d'affreuses mixtures : car j'ai surpris un poète méridional, classiquement chevelu, occupé à combiner l'orangeade, le kummel, le cognac, le cherry Rocher et l'anisette russe !
« Une Jézabel liquide », s'est écriée la petite Mme de Lizery (la bonne amie de Robert Parville), qui m'a appris qu'aux Oiseaux les élèves ferrées sur Athalie, appelaient tous les « horribles mélanges » des Jézabel.
– Eh bien, Claudine, tu ne me dis rien de mon jour ?
– Votre jour, mon pauvre !
Je pense que vous êtes autant à plaindre qu'à blâmer…, et qu'il faut ouvrir les fenêtres. Il reste pas mal de ces petits choux à la noisette, qui ont bonne tournure ; êtes-vous certain, comme dirait mon noble père, que personne ne s'est « essuyé les pieds » avec ?
(Renaud hoche la tête et presse ses tempes.
La migraine le guette.)
– Ton noble père a toutes les prudences.
Imite-le, et ne touche pas à ces denrées suspectes.
J'ai vu Suzanne de Lizery y mettre les mains, des mains frôleuses qui sortaient je ne sais d'où, et portaient des traces de fatigue à leurs ongles cernés…
– Bouac !…
Taisez-vous, ou je ne pourrai pas dîner.
Allons dans le cabinet de toilette.
Mon mari a tant reçu aujourd'hui que je me sens abominablement lasse.
Lui – ô jeune Renaud aux cheveux d'argent – me semble plus animé que jamais.
Il erre, bavarde et rit, me respire, ce qui chasse, paraît-il, toute velléité de migraine, et circuite autour de mon fauteuil.
– Qu'avez-vous à tourner comme une bondrée ?
– Une bondrée, en vérité ?
J'ignore la bondrée.
Laisse-moi deviner…
Je vois, dans la bondrée, un petit animal au nez busqué…
Bondrée ! une petite bête marron, qui frappe du sabot et qui a un sale caractère. Hein ?
Cette image d'un oiseau de proie-quadrupède m'a jetée dans un accès de gaieté si jeune que mon mari s'arrête, presque offusqué, devant moi.
Mais je ris de plus belle, et ses yeux changent, s'aiguisent :
– Mon petit pâtre bouclé, c'est si drôle ?
Ris encore, que je vois le fond de ta bouche…
(Gare ! me voilà en péril d'être aimée un peu vivement…)
– Non-dà, pas avant le dîner.
– Après ?
– Je ne sais pas…
– Alors, avant et après. Admires-tu, comme je sais tout concilier ?
Faible et lâche Claudine !
Il a certains baisers qui sont des « Sésame… » et après lesquels je ne veux plus rien connaître que la nuit, la nudité, la lutte silencieuse et vaine pour me retenir, une minute encore, une minute, au bord de la joie.
– Renaud, qu'est-ce que c'est que ces gens-là ?
(La lampe éteinte, je gagne ma place dans le lit, ma place sur son épaule, où l'attache ronde du bras me fait un doux traversin accoutumé.
Renaud range ses grandes jambes où j'agrippe mes pieds frileux et cherche, de sa nuque renversée, le centre d'une galette de crin qui lui sert d'oreiller.
Immuables apprêts pour la nuit, suivis ou précédés de rites presque aussi quotidiens…)
– Quelles gens, mon enfant à moi ?
– Les Rézi… les Lambrook, je veux dire.
– Ah !… je pensais bien que la femme te plairait…
– Dites vite, qui c'est ?
– Eh bien, c'est un couple… charmant, mais mal assorti.
Chez la femme, j'apprécie des épaules et une gorge veinées de bleu laiteux – qu'elle montre aux dîners priés, autant qu'en peut montrer une créature jeune et soucieuse du plaisir d'autrui ; – une coquetterie insinuante, de geste plus que de parole, le goût du campement provisoire.
Chez le mari, cet effondrement masqué d'épaules carrées et de correction m'avait intéressé.
Le colonel Lambrook est resté aux Colonies, son haillon physique est revenu seul.
Il poursuit là-bas une vie ignorée, cesse de répondre dès qu'on lui parle de ses chères Indes, et se mure dans un silence rogue pour dissimuler son émoi.
Quel attrait de souffrance, de beauté, de cruauté chère le tient là-bas ? – on l'ignore.
Et c'est si rare, petite fille, une âme assez fermée pour garder contre tout son secret !
(Est-ce si rare, cher Renaud ?)
– …La première fois que j'ai dîné chez eux, il y a deux ans, j'ai goûté, dans le bazar fantastique qui leur servait alors de home, un joli bourgogne, ma foi.
J'ai demandé si j'en pourrais trouver de semblable : « Oui, dit Lambrook, il n'est pas cher. »
Il cherche un instant, et relevant sa figure de terre cuite : « Vingt roupies, je pense. »
Et il avait réintégré l'Europe depuis dix ans.
(Je songe une minute, muette, contre la chaleur de mon ami.)
– Renaud, est-ce qu'il aime sa femme ?
– Peut-être oui, peut-être non.
Il lui témoigne un mélange de brutalité et de politesse qui ne me dit rien de bon.
– Est-ce qu'elle le trompe ?
– Mon oiseau chéri, comment le saurais-je ?
– Dame, elle aurait pu être votre maîtresse…
(Le ton convaincu de ma phrase secoue Renaud d'une gaieté intempestive.)
– Tenez-vous tranquille, vous saccagez ma place.
Je n'ai rien dit d'extravagant.
Cette supposition n'a de quoi choquer ni vous ni elle…
Est-ce qu'elle a des amies que vous connaissez ?
– Mais c'est une enquête… pis, une conquête, Claudine, je ne te vis jamais occupée autant d'une inconnue !
– C'est vrai ; d'ailleurs, je me forme.
Vous m'accusez de sauvagerie, je songe à me créer des relations.
Et puisque je rencontre une femme jolie, dont le son de voix m'agrée, dont la main m'est sympathique, je m'informe d'elle, je…
– Claudine, interrompt Renaud avec un sérieux taquin, ne trouves-tu pas que Rézi a quelque chose de Luce, dans… dans la peau ?
Le vilain homme ! Pourquoi tout défleurir d'un mot ?…
Je me retourne d'un saut de poisson et m'en vais chercher le sommeil à l'est du grand lit, dans des régions chastes et froides…