Carnet d'ateliers

Ateliers Théâtre et Plaisir de Dire

Textes précédents / Dimanche 20 août /

Colette - L'HOMME AUX POISSONS


Colette
La paix chez les bêtes
L'HOMME AUX POISSONS


Le petit homme attendait la fin de la pluie.
et moi
la fin de la panne,
dans le petit café de X.-sur-X.

De temps en temps,
l'un de nous deux soulevait le rideau et découvrait un coin de la rue villageoise en pente,
des pavés en tête de chat,
bleus de pluie,
un jardinet tendre et vert,
fouetté par l'averse.
,
un ruisseau qui charriait des fleurs de lilas…  
Et nous soupirions ensemble.

A la fin,
il me dit :
Riche temps pour une matinée.
Les Fol'Berg' de Paris font au moins sept mille,
un dimanche comme ça.


Etonnée,
je regardai le petit homme,
en m'avisant qu'il n'avait rien de rural et qu'une valise fatiguée s'étayait au pied de sa chaise.
Il souriait,
d'une laide bouche étrange,
violacée et détendue,
et toute sa figure souriante était,
des yeux injectés aux lèvres tuméfiées,
celle d'un homme qui vient de sangloter violemment.

Il continua,
heureux de parler,
d'entendre sa voix grasse,
facile et râpée de bonisseur :
J'attends mon train de 5 heures et demie,
qui me met à Z…  
à 7 heures.
Oh !
ce n'est pas que mon bagage craigne l'eau…

Il eut un coup d'œil sur sa valise,
se pencha de l'autre côté sur un colis invisible qu'il ramassa et posa sur la table :
un seau de verre où tournaient trois poissons rouges.

Ça,
c'est mes poissons,
déclara-t-il.


Napoléon eût dit avec moins d'emphase :
« Mes soldats !»
Et je commençai à penser
soudain
qu'il n'y a pas de fous inoffensifs.

Le petit homme se tut quelques instants,
comme s'il jouissait de mon malaise,
avant de s'expliquer :
Mes poissons,
madame !
Et quand je dis qu'ils sont à moi,
il ne peut pas y en avoir de plus à moi.
Ils me connaissent,
par dedans comme par dehors,
ils savent comment je suis fait,
pour cette bonne raison que je les avale une moyenne de deux fois par jour.


Vous les…  
quoi?


Je les avale,
madame.
Oh !
soyez sans inquiétude,
je les rends !
…  
Je suis artiste,

ajouta-t-il plus bas,
sur le ton modeste et vaincu d'un grand homme qui renonce à l'incognito.

J'avale mes trois poissons et je les rends vivants,
après les avoir conservés une demiheure dans mon estomac.

Il leur faut deux litres d'eau,
que j'avale en même temps,
pour leur satisfaction.

Je pourrais même les conserver plus longtemps,
mais le public s'impatienterait,
et puis le poisson rouge n'aime pas l'obscurité.

Tel que vous me voyez,
je m'en vais de ville en ville avec mes poissons,
mes mêmes poissons depuis trois ans,
madame.

« Autrefois,
je faisais des engagements dans les music-halls.

J'ai passé à Lyon,
à Bordeaux,
partout.
Et puis je me suis fatigué de penser que les managers gagnaient des fortunes sur mon dos — pensez,
un numéro unique au monde!
— et je me suis mis à mon compte.

Je vois du pays,
en petit touriste,
sans me presser.

Ma valise d'une main,
mes poissons de l'autre.
J'arrive dans une ville,
je m'informe du café le mieux fréquenté.

Deux affiches contre les vitres,
un roulement de tambour au besoin,
et j'opère.

J'avale mes deux litres d'eau et houp!
…  
mes trois poissons comme vousgoberiez troisfraises.
Pendant une demi-heure,
j'occupe le public avec un peu de prestidigitation,
des petites bêtises,
des tours de cartes,
et à l'heure fixée,
bloup !
…  
voilà mes poissons ressortis comme ils étaient entrés !

Après quoi je fais la quête autour de l'assistance,
et je vous garantis qu'un billet de quinze francs ou même un louis est vite ramassé.

Hein ?

vous en êtes comme les autres,
vous en restez assise ?


J'avoue que…

Et je regardais tour à tour,
sans trouver de paroles,
les trois poissons tournoyants,
la bouche violacée aux lèvres molles,
puis les poissons,
puis la bouche…

Et je vais encore vous en dire une plus forte !
continua 1'« artiste »
.
Mais…  
je ne voudrais pas vous retarder…  
votre train…

— J'ai le temps,
j'ai le temps!
La gare est à deux pas.
et voilà le soleil.

Une plus forte que tout :
mon estomac,
vous m'entendez bien,
mon estomac,
eh bien,
il est acheté,
après ma mort,
par la Faculté de médecine!

A preuve…


Il ouvrit son pardessus,
atteignit un portefeuille vert,
orné d'un trèfle en faux rubis.

Tenez,
voilà la carte,
regardez les timbres,
L'en-tête,
et tout.
Cette carte-là.
je la fais passer dans l'assistance après mon exercice,
moyennant deux sous;
mais nous sommes ici entre voyageurs…  
Mon cas est une poche stomacale,

reprit le petit homme sur son ton de bonisseur,
une poche stomacale dont la présence fut révélée par la radiographie;
j'ai trentedeux ans,
je jouis d'une bonne santé,
je peux manger toutes choses réputées lourdes et même du ragoût,
à cette seule condition de ne faire qu'un repas par jour.

— Ah!
vous ne faites qu'un…


Un seul !
Dame,

chuchota l'artiste en inclinant vers moi un insoutenable sourire,
vous concevez,
si je ne…

— Oui,
oui.

m'écriai-je,
j'ai compris.
N'ajoutez rien,
n'ajoutez rien !


Il éclata de rire,
me salua rondement et s'en alla portant d'une main sa valise,
de l'autre le seau d'eau un peu trouble,

et je demeurai
seule
dans le petit café,

devant un verre de bière

où je m'obstinais à voir tournoyer trois poissons rouges…

Tineke